Bouteille de soju

En écrivant cet article, j’ai conscience de m’attaquer à un sujet délicat. L’alcool en Corée du Sud, c’est une question épineuse, tant elle fait partie des mœurs locales. Mais c’est en écoutant Benjamin Joinau en parler avec beaucoup d’esprit, lors de la présentation de son coffret “Manger & boire cent façons”, le 26 janvier dernier à la librairie Le Phénix, que je me suis dit qu’il fallait partager avec vous les dessous de cette coutume bien ancrée dans le quotidien des Coréens.

Une recette de soju pour bien commencer

Saviez-vous que le soju, c’est l’alcool à base de patate douce le plus consommé dans le monde ? Si on rapporte le chiffre à la population sud-coréenne, il y a de quoi être effrayé ! D’autant que c’est un alcool fort, qui tire à plus de 20 degrés. Autrefois, il était préparé à base de riz. Mais dans les années soixante-dix, le gouvernement coréen à tenté de réduire la consommation de riz, et donc son import, dans le cadre d’une campagne d’autosuffisance. Les Coréens étaient invités à le mélanger à de l’orge. De même, jusqu’en 1991, il était interdit d’utiliser du riz dans la fabrication d’aliments transformés. Les producteurs de soju ont donc du s’adapter, et ils ont trouvé une alternative économique avec la patate douce. Et on est ainsi passé de 40 degrés à 20 degrés. Vous me direz, ça reste fort, mais c’est quand même plus léger !

Pour en revenir aux origines, il faut remonter à l’année 2001. Non, non, je ne fais pas d’anachronisme. En 2001, on découvre par hasard, chez un bouquiniste de Séoul, l’unique copie d’un livre ancien, le Sangayorok. Écrit en 1450 par un célèbre pharmacien royal, Jeon Sun-Ui, on trouve dans ce livre de cuisine la recette la plus ancienne de soju. On y apprend qu’il faut d’abord faire fermenter quelques jours de la farine de riz dans de l’eau bouillante, jusqu’à obtenir un goût acide et un peu amer. Puis, dans un second temps, mélanger du ferment nuruk à du riz gluant cuit à la vapeur, puis brasser les deux préparations. Après fermentation, on distille et on obtient le fameux alcool à 40 degrés. Ça arrache, quand même !

Bouteille de soju

La fameuse bouteille de soju, avec sa couleur verte si caractéristique. ©Jeon Han, Korea.net

bouteilles d'alcool coréens

Si le soju distillé est populaire, ce n’est pas le seul alcool consommé en Corée du Sud. Le makgeolli, par exemple, issu d’un processus de fermentation, a une consistance laiteuse (bouteille de droite, de la marque Cheon Bi Hyang). Les Coréens consomment également de la bière et du vin. ©allybally4b/Pixabay

Une culture raffinée de l’alcool en Corée

Clairement, les Coréens abusent de l’alcool, et ce depuis toujours. Au 12e siècle, on note déjà des dizaines et des dizaines de poèmes qui font de l’alcool leur sujet principal. Bien sûr, il faut replacer cela dans le contexte sinisé de l’époque : “L’image du poète inspiré en état d’ivresse hérité de la poésie classique chinoise fait partie des clichés de la poésie extrême-orientale” (Boire cent façons, p. 37).

Connaissez-vous Guk Seon ? C’est le nom du personnage principal d’un texte rédigé au 13e siècle par le poète Yi Gyu-Bo. Sauf que Guk Seon n’est pas un personnage comme un autre : c’est la personnification de l’alcool fermenté ! Admiré par le roi, il est recruté pour l’accueil des invités et il devient le favori de la cour. Mais il a trois fils arrogants : Hok, l’alcool fort, Pok, l’alcool concentré, et Yeok, l’alcool amer. Et le peuple, bientôt, se met en colère… Je ne vous raconte pas la fin, mais cela confirme bien que les liqueurs étaient prisées dans le cercle des lettrés du Moyen-âge !

des lettrés coréens qui boient et jouent de la musique

Ces poupées mettent en scène des lettrés de l’époque Joseon en train de boire et de jouer de la musique. ©DR

Il faut dire que ces hommes n’avaient pas le droit de commercer, et passaient tout leur temps à peindre, à calligraphier, à écrire des poèmes. Contrairement au voisin nippon, qui a développé une tradition séculaire, le thé était seulement consommé pour des raisons médicales en Corée. Il n’a été redécouvert qu’au 19e siècle, mais sans jamais aboutir à la rigueur de la cérémonie japonaise.

Donc, les Coréens buvaient essentiellement de l’alcool, et se réunissaient dans des cercles de poésie, les sisa. C’était des lieux de partage de textes littéraires, où la hiérarchie n’avait pas d’importance. On s’y retrouvait régulièrement, autour des gisaeng (courtisanes), et on s’adonnait à des sessions d’écriture et de musique. En bref, on n’a pas attendu la modernité pour aimer boire en Corée !

L’alcool, vecteur de sociabilité en Corée du Sud

On mange pour le goût, mais on boit pour l’ambiance.Proverbe coréen

S’il y a bien un lieu incontournable au Pays du matin calme, c’est le pojangmacha. Il s’agit d’un débit de boisson ambulant, à la convivialité particulière, où l’on se réfugie lorsqu’on a un peu de spleen, ou bien lorsque l’on a des problèmes à régler. C’est dans une ambiance chaleureuse, légèrement embuée, et après quelques verres de soju, que la parole se libère. Si vous regardez des dramas coréens, vous êtes forcément familiers de ces établissements : le héros ou l’héroïne, affalé(e) à une table sur laquelle s’alignent des petites bouteilles de couleur verte. Souvent seul(e), parfois accompagné(e), il ou elle noie son désespoir dans l’alcool, tout en picorant des anju, des petits plats d’accompagnement. On le (ou la) retrouve le lendemain avec une gueule de bois à la hauteur de son ivresse, mais comme débarrassé de ses soucis. L’alcool libérateur, en somme.

Il n’y a pas que dans les séries que l’on voit cela. Le cinéaste Hong Sang-Soo, par exemple, s’est fait le spécialiste de ces dialogues alcoolisés intimistes. La Corée sans l’alcool et les pojangmacha, ce n’est tout simplement plus la Corée.

un homme boit seul du soju dans un pojangmacha

Dans l’épisode 27 de My Fellow Citizen, diffusé en mai 2019, le héros noie ses inquiétudes dans l’alcool, seul dans un pojangmacha. ©KBS

Vous avez déjà sûrement entendu dire qu’il faut aimer boire, si l’on veut survivre dans le monde professionnel en Corée du Sud ? La plupart des compagnies pratiquent le hoesik, le dîner entre collègues, au moins une fois par mois. Une forme de team building, en quelque sorte. On y mange et on y boit, et souvent, la première tournée est suivie par une deuxième, puis une troisième… La pression pour y participer est très forte. C’est simple, refuser de boire de l’alcool en Corée, c’est un manque de politesse qui vous vaudra toutes les peines du monde.

Dans “Boire cent façons”, il y a un très beau texte de Pi Cheon-Deuk, essayiste et critique littéraire du 20e siècle, qui décrit mieux que quiconque cet état de fait : “Si j’avais bu, je me serais fait beaucoup plus d’amis, et des amis qui, en plus, n’auraient pas fait de chichis avec moi.”. Ou encore : “Du fait que je ne bois pas, parfois les gens ne me respectent pas”. Ça veut tout dire…

des salariés réunis autour d'un repas et d'alcool

Une scène de hoesik, tirée de l’épisode 5 du drama Touch your heart. ©tvN

Pourtant, saviez-vous qu’il existe des Coréens qui sont dans l’impossibilité de boire de l’alcool ? Une question de gènes, semble-t-il. Aujourd’hui, l’alcool est réglementé en Corée du Sud : il est interdit d’obliger quiconque. Il y a eu quelques procès contre des entreprises qui forçaient leurs collaborateurs à boire. À la fac aussi, désormais, le bizutage est prohibé. C’est plutôt une bonne nouvelle, non ? Et puis, comme le dit le poète Park Mok-Wol, il n’y a pas que l’alcool dans la vie, il y a aussi le café ! Et au pays des baristas, on peut parier que les mentalités évolueront très vite ;-).

Et vous, que pensez-vous de cette culture de l’alcool en Corée ?

Pour vous procurer le coffret

couverture de manger et boire cent façons

Manger & boire cent façons / sous la dir. de Benjamin Joinau et Simon Kim
Ateliers des cahiers, 2018
EAN : 9791091555487
2 volumes (293 et 309 p.)
31 euros (25 000 wons)

Disponible en ligne sur le site de l’Atelier des cahiers, sur Cultura et Decitre.

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