Cette année, nul besoin de prendre l’avion pour se rendre au pays du Matin calme ! 2026 marque les 140 ans d’amitié entre la France et Corée, et pour l’occasion, le musée national des arts asiatiques Guimet présente jusqu’au 31 août une exposition consacrée au royaume de Silla (신라), la première du genre en Europe. Quelques 160 œuvres y sont exposées, dont plusieurs trésors nationaux coréens prêtés par le musée national de Gyeongju. Ce genre d’événement est vraiment rare, et si l’histoire et la culture coréenne vous intéressent et que vous pouvez vous rendre à Paris, je vous conseille vivement d’y aller.
Pour ma part, j’ai profité pleinement de ce moment, mais il est vrai, non sans une pointe de nostalgie. J’ai eu la chance de visiter longuement Gyeongju en 2016 et retrouver ici nombre de ses richesses dans une belle scénographie, c’était émouvant. J’ai été éblouie par la finesse des colliers de perles de verre ou d’agate mêlées de jade et de quartz, ou encore par la couronne royale et tous les artefacts en or, impressionnants par la beauté de leurs motifs. Et j’ai pu « voir » le Bouddha de Seokguram, ce que je n’avais pas pu faire à l’époque. Bref, en sortant, j’avais surtout une envie : repartir en Corée au plus vite !
Un royaume millénaire au cœur de la péninsule
Pour comprendre ce que l’on regarde, un petit détour par l’histoire s’impose. Il suffit de suivre le parcours de l’exposition, très bien réalisé.
Le royaume de Silla est fondé en 57 avant notre ère, selon les Mémoires historiques des Trois Royaumes (Samguk sagi). Pendant près d’un millénaire, jusqu’en 935, il rayonne depuis Gyeongju, alors appelée Geumseong, capitale politique, spirituelle et culturelle d’un territoire qui finira par unifier une grande partie de la péninsule coréenne.

Gyeongju, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2000, porte encore aujourd’hui les traces de cette longévité exceptionnelle. Les tumuli royaux qui dominent la plaine, les fortifications, les monastères, l’observatoire astronomique Cheomseongdae bâti sous le règne de la reine Seondeok au 7e siècle : la ville est un musée à ciel ouvert, comme je l’avais écrit après l’avoir visitée, et cette formule n’est pas une métaphore.
Mais avant les couronnes d’or, il y a le fer. L’exposition rappelle utilement que l’ascension du Silla est d’abord une histoire industrielle et militaire. Dans les derniers siècles avant notre ère, la maîtrise de la forge confère à l’État du Saroguk, ancêtre du Silla, un avantage décisif. Les fouilles archéologiques ont mis au jour des moules qui servaient à fabriquer des équipements militaires, des outils agricoles, des armures en nombre. Cette industrie du fer et du bronze est le socle sur lequel se construira, progressivement, la puissance d’un royaume capable de soumettre ses voisins et de tisser des réseaux commerciaux et diplomatiques jusqu’en Chine, au Japon, en Asie centrale et même jusqu’aux rivages méditerranéens.

Collier de perles enfilées

L’or du maripgan : revêtir le pouvoir
C’est sans doute la section la plus éblouissante de l’exposition, et celle qui justifie à elle seule le déplacement. À partir du 4e siècle, les souverains du Silla portent le titre de maripgan (« grand chef ») et avec lui, une esthétique du pouvoir fondée sur l’or. Pas l’or comme simple richesse, mais l’or comme langage cosmique et politique, comme affirmation d’une légitimité sacrée.


Les couronnes du royaume de Silla sont uniques au monde. Elles adoptent la forme de l’arbre sacré, symbole du lien entre la terre, les hommes et les forces naturelles, agrémentées de pendentifs en jade en forme de virgule, les gogok importés du Japon, et de feuilles d’or finement découpées qui frémissent au moindre mouvement. Elles n’étaient pas portées de leur vivant par les souverains, mais déposées dans les tombeaux pour accompagner le défunt dans l’au-delà, en lien avec les croyances animistes et chamaniques qui structuraient alors la vision du monde.

Autour de ces couronnes, se déploie tout un costume funéraire : ceintures rituelles, boucles d’oreilles aux anneaux fins pour les hommes et aux larges pendants pour les femmes, bracelets, bagues, colliers pectoraux composés de rangs de perles de verre bleu intense puis, progressivement, de matières plus précieuses (cristal de roche, agate, jade, quartz). Ces perles venaient de partout : certaines d’Inde, de Thaïlande, du Vietnam ou du Japon, d’autres étaient produites localement. Leur présence dans les tombes témoigne de l’étendue des réseaux d’échanges du Silla, qui franchissaient montagnes, steppes, déserts et mers. La dague au fourreau orné de grenats cloisonnés d’or, probable témoignage de contacts avec la Perse sassanide, en est une autre preuve irréfutable : elle fait penser aux trésors mérovingiens que l’on admire dans les musées européens.





Tout cela était enfoui dans d’imposants tumuli, ces tertres funéraires qui s’élèvent parfois à plus de 20 mètres de hauteur et peuvent atteindre 80 mètres de diamètre. La tombe de la Couronne d’or à elle seule contenait plus de 40 000 artefacts. C’est dire la démesure d’un pouvoir qui mobilisait des ressources colossales pour honorer ses morts et, ce faisant, affirmer sa domination sur les vivants.


Le Bouddha et l’épée : quand la foi devient politique
En 527, le bouddhisme est officiellement adopté par le royaume, après le martyre d’Ichadon, proche conseiller du roi. Ce n’est pas simplement un changement de religion : c’est une révolution culturelle, esthétique et politique. La foi bouddhique offre au pouvoir royal un cadre idéologique structuré, un outil de légitimation et d’unification. L’or et les matières précieuses, autrefois réservés aux tombeaux royaux, investissent désormais les temples, les pagodes, les reliquaires et les statues sacrées.
Si vous souhaitez comprendre ce que représente le bouddhisme en Corée, ses origines, ses courants, sa place dans la société coréenne contemporaine, je vous invite à lire mon article dédié à ce sujet.





La dernière salle de l’exposition illustre parfaitement l’approche holistique du bouddhisme par les Coréens. C’est grâce à son développement et son influence sur les arts et la culture que beaucoup de temples furent construits à cette époque, les deux sites les plus remarquables étant le temple de Bulguksa, célèbre pour ses pagodes, et la grotte de Seokguram, connue pour la beauté de ses sculptures.
Le parcours se referme sur ce dernier site, avec une reconstitution animée de la grotte qui m’a séduite. Car si vous êtes allé visiter Seokguram sur les pentes du mont Toham, vous savez ce que c’est : une visite expédiée en quelques minutes, le Bouddha aperçu derrière une vitre, les photos interdites, la frustration de ne pas pouvoir s’attarder ni vraiment regarder. L’animation permet de comprendre comment cette grotte artificielle a été construite comme un puzzle géant de pierres de granit soigneusement assemblées, comment le dôme a été conçu pour réguler l’humidité, comment chaque détail – la position des bodhisattvas, la courbure du dôme, l’orientation vers la mer – obéit à une intention spirituelle et architecturale précise. C’est passionnant, et cela réconcilie avec un site que beaucoup de visiteurs quittent déçus.


C’est plein d’admiration que l’on quitte le Bouddha Shakyamuni en méditation, la main effleurant le sol dans le geste de la « prise de la Terre à témoin ». Avec une prière au fond du cœur : repartir un jour en Corée du Sud.
Infos pratiques
Exposition « Silla : l’Or et le Sacré. Trésors royaux de Corée (57 av. J.-C. – 935) ».
📍 Musée national des arts asiatiques – Guimet, 6 place d’Iéna, 75016 Paris.
🗓️ Du 20 mai au 31 août 2026. Ouvert tous les jours de 10h à 18h, sauf le mardi. Temps de visite estimé : 1h30
🎟️ Tarif plein : 15€. Tarif réduit : 12€. Gratuit pour les moins de 26 ans. Gratuit le 1er dimanche de chaque mois.
📖 Catalogue de l’exposition : Silla : l’Or et le Sacré. Trésors royaux de Corée, coédition musée Guimet / Lienart Éditions, 224 pages, 35 €. Livret de l’exposition à télécharger ici.
🌐 Programme complet des événements autour de l’exposition (conférences, spectacles, ateliers, visites commentées) sur guimet.fr

